Les Polonais de France dans la Grande Guerre : Les chiffres?

Chiffres de guerre / Guerre des chiffres ?

Aujourd’hui encore après un événement de masse, comme une manifestation, au-delà des faits, des résultats et des conséquences, s’engage toujours la querelle autour du nombre de participants. Le consensus est rarement trouvé. Il en est de même pour les statistiques de guerre.

Le député Louis Marin est l’auteur dès 1919 et 1920 de plusieurs rapports qui font foi sur les pertes françaises durant la Grande Guerre. Mais Louis Marin n'était pas satisfait de la robustesse des chiffres qu’il annonçait, et il commentait ainsi ses données : La meilleure vérification de la comptabilité des morts consiste dans sa concordance parfaite avec la comptabilité des vivants. Cette réconciliation entre Morts et Vivants n’a jamais pu être réalisée.

En 2008 Antoine Prost, historien et homme clé des célébrations du Centenaire que nous vivons actuellement, a rédigé un intéressant article sur les difficultés à "Compter les vivants et les morts ...Compter les vivants et les morts: l'évaluation des pertes françaises durant la guerre 1914-1918". Une de ces difficultés pour donner le bon chiffre est intrinsèque à la structure même de l’armée : l’Etat-major ne s’était pas préparé à fournir de tels chiffres.

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Or on sait que les premiers mois de la Guerre ont été particuliérement meurtriers.

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Données "admises" inspirées des rapports de Louis Marin de 1919-1920

Dans les annexes aux rapports initiaux, Louis Marin souligne que les données de l’administration militaire sont très probablement sous-évaluées :

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Aujourd'hui, Antoine Prost souligne que : La mort sur le champ de bataille avait été très proche et elle avait frappé dans toutes les familles : il n’était pas besoin de compter pour être convaincu de l’immensité du deuil. Que cette mort de masse ait été évidente rendait superflues les précisions statistiques. En la matière, le QUI est plus important que le COMBIEN.

Pour Antoine Prost, il est certain que les militaires morts des suites de blessure ou de maladie après avoir été réformés ne sont pas compris dans les pertes de l’armée.

Que valent ces statistiques officielles "admises" ? Les ordres de grandeurs sont solides, leurs mesures ne sont pas exactes, disait Louis Marin

Cette page trouvée sur le Site "Guerre 14, Souvenez-vous",  résume bien la question des Chiffres de Guerre/Guerre des chiffres !

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Cas particulier des Bayonnais

Dans son rapport de 1919, Louis Marin retient le nombre 4600 étrangers (Légion Etrangère) morts pour la France. Quel crédit donner à ce chiffre ?

Dans le Journal de Marche et Opérations du 2° Régiment de marche du 1er Régiment Etranger (où était regroupée une partie des volontaires Polonais) on dénombre plus de 1000 légionnaires morts ou disparus entre le 9 mai et le 17 juin 1915 autour d'Arras. Soit un bon quart de tous les légionnaires comptabilisés dans les rapport de Louis Marin. On est en droit de penser qu' il avait raison quand il signalait que les chiffres qu'il a fournis sont un minimum !

A notre connaissance, il n’existe pas de synthèse récente ni même une synthèse, tout court, sur le décompte exact du nombre des légionnaires polonais d’origine dans la Légion Française disparus durant la Grande Guerre !

Cent ans plus tard, la question reste ouverte. Combien étaient-ils ces Bayonnais et autres Polonais d’origine (Bajończycy, Ruelczycy et les autres)  à s’être engagés en France dans la légion étrangère, dès le mois d'août 1914 ? Quelques centaines, des milliers ? Plus, moins ! Combien sont disparus, combien ont survécu ?

D’où viennent les chiffres disponibles sur les Bayonnais ?

En 1920, le Bulletin Polonais, littéraire, artistique et scientifique publie le verbatim d’une conférence donnée à Bayonne par l’abbé Lamblin sur la Pologne et la Guerre. Il indique qu’au terme des combats autour d’Arras en mai 1915, il ne reste qu’une vingtaine de survivants ! Sans citer ses sources. Cliquer sur les lignes ci-dessous pour accéder aux texte source.

250 bayonnaisCliquer sur l’image ci-dessus pour accéder au texte.

En 1935, en Pologne, le journal Orędownik relate La tragédie de 300 Bayonnais lors de la campagne d’Artois du printemps 1915. Sans plus de détails sur ces chiffres.

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Dans une synthèse récente de 2006 sur les Bayonnais, Witold Jarno estime, page 17, entre 1000 et 1500 le nombre des resortissants Polonais présents dans les unités de la Légion Etrangère Française. Un groupe de 300 (page 18) suivra l'instruction militaire à Bayonne fin août 1914. Après les combats de juin 1915, il estime les survivants Bayonnais à une cinquantaine (page 20).

En 2008, Piotr Cichoracki estime à un millier le nombre de resortissants polonais enrôlés dans la légion étrangère française en fin 1914 (page28). Il parle d'un groupe de 180 Bayonnais (page 25). Il estime, page 30, les pertes du 9 mai 1915 à 29 morts et 99 bléssés; il s'agit des chiffres, probablement sous évalués, avancés par Gąsiorowski. On sait aujourd'hui que les morts et disparus furent plus importants.

Dans le chapitre «les Bayonnais de la Targette » du livre « Les Polonais du Nord » publié en 2004 par les Editions La Voix du Nord, l’auteur est plus précis. Il signale que 225 des 240 Bayonnais engagés dans la bataille de La Targette le 9 mai 1915 ont disparu.

Quelle est la valeur de ces chiffres ? Sont-ils le résultat d’analyses et de décomptes précis et récents ou reposent-ils sur des données anciennes, incomplétes et souvent approximatives qui avec le temps se sont transformées en données sures et certaines !

Calcul des effectifs, tâche compliquée : Cas des irrédentistes, spécificité de la Légion…

Même si on se refère aux statistiques disponibles dans les archives ouvertes des régiments de la Légion Etrangère il est compliqué de trouver un décompte robuste des effectifs. Ainsi, dans le tableau en page 159 du Chapitre statistiques par nationalités de l’Historique du 3° Régiment de Marche de la Légion Etrangère, on dénombre 749 légionnaires inscrits comme sujets Polonais. Mais comme l’indique l'auteur, voir ci-dessous, dans le préambule à ce tableau récapitulatif, à ces 749 Polonais identifiés comme tels, il conviendrait d’ajouter les irrédentistes :

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Mais quelle est la proportion de ces irrédentistes Polonais engagés sous une autre nationalité ? 1%, 5%, 10% ou plus … Combien des ces 1270 Austro-Hongrois, 3087 Allemands, 5242 sujets Russes, ces 6239 Français ou même les 600 Américains ayant servi dans ce seul 3° Régiment de Marche durant la Grande Guerre sont des resortissants polonais? Pour être complet, il faudrait aussi y ajouter les Polonais identifiés comme tels et les irrédentistes du 2° Régiment de Marche et des autres unités de la Légion sur le champ de bataille...

A titre d’exemple, nous présentons ci-dessous les fiches de trois citoyens irrédentistes Polonais ayant combattu dans la Légion française et morts pour la France : Ainsi, le sergent Blizinski né à Łódż est identifié comme Russe ; le 1° classe Jean Kozlowski né à Posen (Poznań) est considéré comme Allemand et le 2° Classe Joseph Schindler né en Silésie passe pour un Austro-Hongrois. Logique, puisqu'il n'y avait pas d'état Polonais à l'époque. Mais en toute rigueur, ne faudrait-il, plutôt pas les compter parmi les resortissants Polonais ? Ils ont combattus dans les rangs français donc contre le Kaiser et l’Empereur d’Autriche Hongrie !

A notre connaissance, un tel travail n’a pas encore été publié ni même réalisé.3

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N'oublions pas aussi ce grand principe fédérateur de la Légion : « En signant dans cette unité d’élite, l’individu perd son statut d’autochtone ou d’allochtone pour devenir un Légionnaire au seul service de son Unité et de la France ». Depuis toujours, une certaine forme d’anonymat prévaut dans la Légion. Combien sont-ils, aussi, les légionnaires à avoir choisi de changer ou de simplifier leur patronyme ou même de cacher leur nationalité? « L’espionite », omniprésente à l’époque, a aussi fait que nombre d’engagés Polonais ou irrédentistes ont été envoyés dans des régiments de la Légion hors de France, en Afrique du Nord, par exemple… Comme le raconte Thomas Olszanski dans son livre la "Vie Errante" voir ci dessous.

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Autre exemple d'effectifs polonais oubliés ou omis : Où sont comptabilisés les quelques 220 sapeurs/mineurs polonais de la compagnie divisionnaire du Génie créée début 1918 ? Y avaient-ils d'anciens Bayonnais ?

Plus on cherche de réponse sur les effectifs, plus on est tenté de penser que les chiffres reconnus comme "admis" sont faux ou à tout le moins sous-estimés. Mais il faudrait le démontrer par un travail en profondeur...

Un travail de novo sur les chiffres reste à faire. Avis aux amateurs !

Une telle synthèse devrait reposer sur une analyse, de novo, exhaustive, précise et critique de toutes les données brutes disponibles ou pas encore ou peu disponibles (archives grises). Un chantier d'envergure.

En plus des bases de données disponibles sur des sites comme Mémoire des Hommes, et autres, il faudrait aussi pouvoir accéder aux fiches individuelles d'engagement pouvant exister au sein de toutes les unités de la Légion. Mais est-ce possible?

Afin d’éviter les doublons, dans la réalisation de cette synthèse il faudra tenir compte de l’évolution de l’orthographe des patronymes qui a pu être, volontaire ou se modifier au fil des retranscriptions. L’exemple du sous-lieutenant Lucjan Malcz est révélateur. Ainsi, selon le document que l’on consulte, le nom de ce légionnaire polonais peut être orthographié : Malcz, Malz, Malez et même de Malez, avec une particule… Et pourtant l’orthographe de Lucjan Malcz n’est pas trop compliquée comparée à Emil Strzadała ou Justinian Omieciński !

Voilà un joli sujet de thèse pour un jeune historien désireux de clarifier l’épopée, encore peu et mal connue de ces Légionnaires, Polonais d’origine, dans la Grande Guerre ! 

Pour les mêmes raisons, le décompte du nombre exact des morts, disparus ou blessés est aussi compliqué à établir. Comme on l'a vu plus haut, les chiffres proposées par le député Louis Marin sont probablement sous-évalués. Mais est-il possible de disposer aujourd'hui de toutes les données chiffrées et des listes nominatives exactes? En lisant les Journaux de Marche et Opérations (J.M.O.), lorsque les pertes journalières sont peu nombreuses, le rédacteur prend soin de préciser nom, grade et nationalité des disparus, ... et même la cause de la mort .

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Puis comme ce fut le cas durant la campagne d’Artois du printemps 1915, les pertes journalières se chiffrent en dizaines voire centaines d'hommes. Le rédacteur ne rapporte plus que les pertes par grades. Ainsi dans le J.M.O du 2° régiment de Marche on apprend que plus de la moitié des effectifs a été mise hors d'état de combattre suite à la campagne d’Artois de mai et juin 1915. Sans plus de détail.

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Extrait du JMO après les combats du 9 mai 1915.

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Extrait du JMO après les combats des 16-17 juin 1915.

L’analyse des fiches individuelles officielles disponibles sur le site Mémoire des Hommes, constitue probablement une source fiable mais incomplète pour établir les statistiques des disparus. Ainsi, si on recherche dans cette base le nombre des « Polonais identifiés comme tels » morts pour la France, la réponse à la demande, faite le 20 octobre 2014, est 181, auxquels il conviendrait aussi d’ajouter des irrédentistes Allemands, Austro-Hongrois, Russes ou américains!

En plus des bases de données disponibles sur des sites comme Mémoire des Hommes et autres, Il faudrait aussi pouvoir accéder aux fiches individuelles pouvant exister au sein de toutes les unités de la Légion.

Il serait aussi intéressant de croiser ces données avec les chiffres obtenus en amont dans les centres de recrutements mis en place, dès juillet 1914, dans de nombreuses villes françaises par Le Comité des Volontaires Polonais pour le Service dans l'Armée Française (Komitet Ochotników Polskich dla Służby w Armii Francuskiej) appelé le Comité des Volontaires Polonais (KWP- Komitet Wolontariuszów Polskich); mais aussi dans les autres centres de recrutement de la Légion. Il faut aussi savoir que tous les volontaires, après visite médicale, n'ont pas été retenus pour rejoindre la Légion Etrangère.

Le Bulletin Polonais Littéraire, Scientifique et artistique publié par l’Association des Anciens Elèves de l’Ecole Polonaise constitue une source complémentaire intéressante et fiable d’informations sur la destinée des soldats polonais combattant sur le sol français durant la Grande Guerre. Voir ci-dessous deux exemples d’informations nécrologiques, avec les bonnes orthographes des patronymes ! Ce périodique mensuel, en français, a été réguliérement publié durant toute la guerre.

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En conclusion, sur le fait de vouloir connaître aujourd’hui, cent ans plus tard, le nombre exact des pertes humaines, je reprendrais -sans y adhérer totalement - la première phrase tirée de l’extrait ci-dessus de l’Historique du 3° Régiment de marche : À quoi bon d’ailleurs de telles recherches ?

Mais, cependant, rappelons-nous qu'en la matière, le QUI est souvent plus important que le COMBIEN.

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Gloire et Honneur à Tous ces Héros identifiés et anonymes qui sans se poser de question, ont fait le sacrifice leur vie pour "Leur et Notre Liberté". (Za Waszą i Naszą Wolność),

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La question des morts et des survivants chez les Bayonnais.

S'il est important de connaitre le nombre et les noms des morts, il est tout aussi important de connaitre, le nombre, l'identité et le destin des survivants.

Combien sont-ils, les survivants  « Bayonnais » et autres au terme de ces huit mois de combat entre octobre 1914 et juin 1915 ? Là encore, il n’y a pas consensus sur les chiffres qui varient selon les sources de quelques dizaines à une cinquantaine, voire plus. Il faudrait là aussi un travail de synthèse de novo.

On sait cependant qu’à partir de juillet 1915, les survivants des 2° et 3° Régiment de Marche de la Légion se retireront dans la région lyonnaise et seront réunis dans une seule unité. Beaucoup de légionnaires survivants seront libérés de leur engagement. Cependant, certains Polonais s’engageront de nouveau dans d’autres unités françaises ou même l’aviation comme Marian Himner (voir son parcours). Quelques-uns, comme le Docteur Jan Garbowski (voir son parcours), ou le lieutenant Sobanski se retrouveront dans l’Armée Bleue (Błękitna Armia) qui sera créée à partir de 1917 et rentreront en Pologne en avril 1919. D’autres, vingt à trente, rejoindront Mourmansk et s’enrôleront, en 1915, dans l’Armée Russe puis beaucoup rejoindront l'Armée Bleue. Léon Hufnagel, médecin auxiliaire du Bataillon des Bayonnais dès août 1914 sera après la Guerre le président de l’Association des anciens volontaires polonais.

A tous ceux qui voudraient en savoir encore plus sur ces héros polonais méconnus… et sur leur parcours individuel. Nous recommandons le Forum Pages 14-18. Cliquez sur l'image ci-dessous pour accéder au site.9Ce site est une source très intéressante et constamment mise à jour pour obtenir des informations pertinentes sur ces Bayonnais. Bravo à tous ces « forumeurs » pour leur sens du partage. Parmi eux Krzysztof Menel, un "expert" déjà cité dans notre article initial sur "les Polonais de 14-18", qui de Pologne joue à la perfection le rôle de chef d’orchestre-modérateur sur ce riche Forum. Ses écrits nous ont souvent inspirés.

Aujourd’hui, l’important n’est pas tant que le bilan chiffré de Cette Guerre soit exact à l’unité, mais surtout qu’aucun des morts de Cette Guerre ne soit oublié ou exclu. Et les forumeurs du site Pages 14-18 y contribuent efficacement et patiemment en complétant jour après jour leur récit.

Date de dernière mise à jour : lundi, 24 Novembre 2014