Les premiers emprunts : Renaissance et humanisme (XVe–XVIe siècles)
Les premiers mots français adoptés par le polonais apparaissent dans le contexte de la Renaissance européenne. Les élites polonaises, très tôt ouvertes aux courants humanistes, empruntent des termes liés aux arts, aux lettres et au théâtre :
- poeta, teatr, komedia, opera.
Ces mots, souvent passés par le latin, témoignent d’un mouvement profond : la Pologne s’inscrit alors dans la grande République des Lettres, où la France occupe une place croissante.
Le XVIIe siècle : la fascination pour la France de Louis XIV
Sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, la France devient un modèle politique et culturel pour la noblesse polonaise. Les mots qui traversent les frontières reflètent cette admiration :
- armata, grenadier, oficer, balkon, gorset.
On y trouve un mélange de vocabulaire militaire, aristocratique et architectural.
La langue polonaise s’ouvre alors à un lexique de prestige, associé à la cour, à l’étiquette, à la mode et à la puissance militaire.
Le XVIIIe siècle : l’âge d’or francophile
Le XVIIIe siècle est sans doute le moment où l’influence française est la plus forte.
Le français devient la langue de l’élite polonaise, de la diplomatie, de la philosophie et de la conversation. Souvenons nous que Nicolas Chopin quitte la Lorraine en 1787, encore adolescent, lorsqu’il accompagne en Pologne la famille Weydlich, liée au comte polonais Michel Pac. Il s’établit près de Varsovie et commence à travailler comme précepteur dans plusieurs familles nobles, dont les Łączyński puis les Skarbek. C’est dans ce milieu franco‑polonais qu’il s’intègre pleinement, jusqu’à devenir professeur de français au lycée de Varsovie et père du jeune Frédéric Chopin.
Ainsi Frédéric Chopin a porté les notes polonaises en France alors que Nicolas Chopin a porté les mots français en Pologne.
Les emprunts affluent dans tous les domaines :
- fryzjer (coiffeur), żyrandol (chandelier),komitet(comité), rewolucja (révolution), perfumy (parfums), konfitura (confiture), serweta, abonament
Ces mots ne sont pas de simples emprunts : ils traduisent une véritable francophilie, nourrie par les Lumières, les voyages, les correspondances et les alliances politiques.
Le XIXe siècle : migrations, technique, gastronomie
Le XIXe siècle voit se renforcer les échanges intellectuels et politiques entre les deux pays, notamment après les insurrections polonaises et l’arrivée en France de la Grande Émigration. Les emprunts reflètent cette modernité industrielle et urbaine :
- garaż, montaż, serwis, model, komplet, bilet.
La gastronomie n’est pas en reste :
- szampan, omlet, pasztet, kotlet, majonez.
Ces mots racontent une Pologne qui regarde vers l’Ouest, vers Paris, capitale de la modernité, de la technique et des arts.
Les influences polonaises sur le français
L’influence inverse existe aussi, même si elle est plus discrète. Quelques mots polonais ont pénétré le français, souvent par le biais de l’histoire, de la musique ou de la gastronomie :
- mazurka, polonaise (danse, robe, style musical), szlachta (dans les textes historiques), żubrówka, pierogi, kielbasa (dans les milieux culinaires)
On trouve aussi des noms propres devenus communs : Copernic, Chopin, Marie Curie, qui ont façonné l’imaginaire français.

XXe siècle : la Polonia du Nord et un nouveau bilinguisme populaire
Une nouvelle vague d’échanges lexicaux apparaît dans les années 1920–1930, avec l’arrivée massive de travailleurs polonais dans les mines du Nord et du Pas‑de‑Calais.Dans ce contexte, les emprunts ne viennent plus des salons aristocratiques, mais des corons, des puits de mine, des cantines, des bureaux de la préfecture. En 1979, Edmond Gogolewski et Jerzyk Kopec de l'université de Lille avaient publié cet article : Les emprunts lexicaux français dans la langue des émigréspolonais du Nord de la France.
Le « Chti’ski » : un laboratoire linguistique unique
Dans le Nord, un phénomène fascinant apparaît : le Chti’ski, mélange de polonais, de français, de patois picard et ch’ti, avec parfois des apports allemands apportés par les Westfaloki, ces mineurs polonais venus de la Ruhr : Bochum, Essen ou encore Recklinghausen. A découvrir dans une vidéo plus bas.
On y trouve des mots hybrides, des tournures mixtes, des polonismes francisés et des francismes polonisés. On y trouve des mots du quotidien, souvent adaptés phonétiquement :
- kantyna, kontrakt, prefektura, bagietka, sosiski, zambon paryski (jambon de Paris),
Ces mots témoignent d’un bilinguisme populaire, d’une cohabitation culturelle unique, et d’une créativité linguistique propre aux communautés ouvrières. Ce Ch'ti'ski est souvent incompréhensible dans les salons de l'émigrationpolonaise parisienne.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Chti’ski n’est pas un parler véritablement en voie de disparition. Bien au contraire : il a retrouvé une nouvelle vitalité grâce au magnifique spectacle créé par Henri Dudzinski et Bertrand Cocq (auteur patoisant des Hauts‑de‑France). Joué plus de 150 fois, en France mais aussi hors de nos frontières, ce spectacle a remis en lumière ce parler hybride, né de la rencontre entre le polonais, le français, le ch’ti et les apports westphaliens.
Cette renaissance scénique a permis au Chti’ski de sortir des corons et des souvenirs familiaux pour devenir un objet culturel vivant, reconnu, célébré, transmis. Il témoigne d’une créativité populaire exceptionnelle et d’une cohabitation linguistique unique en Europe. Vous pouvez vous procurer l’enregistrement de ce spectacle Stanis le Polak sur la page FaceBook de Polkabaret.
À cette renaissance scénique s’ajoute la présence essentielle de Marie‑Laurence Delille dans ce spectacle, dont les interventions chantées agrémentent le spectacle, l’enrichissent, l’adoucissent, et lui donnent une dimension émotionnelle supplémentaire. Sa voix, en français ou en polonais, accompagne les récits, souligne les moments forts, et contribue à faire de Stanis le Polak un véritable objet culturel vivant, où la mémoire ouvrière et la créativité populaire se rencontrent.
Grâce à ce trio, Dudzinski, Cocq et Delille, le Chti’ski n’est plus seulement un souvenir des corons : il est devenu un patrimoine linguistique tangible, célébré, transmis, applaudi, et pleinement réhabilité.
Dans cette vidéo, découvrez un extrait de ce spectacle qui méle français polonais, patois ch'ti du ch'ti'ski. Ce spectacle constitue des archives solides et pérennes de la présence des mineurs polonais en Hauts‑de‑France.
Les échanges lexicaux, une histoire continue, vivante et réciproque
Du vocabulaire aristocratique aux mots du monde ouvrier, des salons de Varsovie aux corons du Pas‑de‑Calais, des Lumières à l’émigration, les échanges lexicaux franco‑polonais dessinent une histoire longue, profonde et réciproque.
Les mots voyagent, changent de forme, s’adaptent, se naturalisent. Ils racontent mieux que les traités diplomatiques la réalité des liens humains : les rencontres, les migrations, les amitiés, les solidarités.
L’histoire linguistique franco‑polonaise n’est pas close : elle continue aujourd’hui, dans les écoles bilingues, les familles mixtes, les réseaux culturels, les médias, et jusque dans les conversations quotidiennes.
Une amitié qui se dit, qui s’écrit… et qui s’invente encore. Souvent des amies françaises demande à mon épouse de leur donner la recette des kluski, du makocz ou du placek (ou plutôt du macotche ou du platesec avec un c ou un k à la fin du mot !).
Et si nous terminions par une leçon de Ch'ti-Ski.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore, découvrez dans cette vidéo de trois minutes quelques mots du vocabulaire Ch'ti-ski.