Episode 3 Amitié économique et industrielle

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Dans l’entre‑deux‑guerres, la coopération franco‑polonaise avance sur deux voies parallèles et complémentaires. Sur le plan militaire, la France a soutenu la jeune armée polonaise : missions d’instruction, accords stratégiques, livraisons d’armement, formation d’officiers.
En même temps, sur le plan économique, Paris devient le premier investisseur étranger en Pologne, engageant ses capitaux dans les mines, le textile, les chemins de fer, l’énergie ou la banque.

Ces deux volets ne sont pas séparés : ils répondent à une même logique. Pour la France, renforcer l’économie polonaise, c’est renforcer un allié militaire essentiel face à l’Allemagne et à l’URSS. Pour la Pologne, attirer les capitaux français, c’est consolider son indépendance et moderniser un pays encore fragile. 

Ainsi, l’alliance franco‑polonaise se construit simultanément par les armes et par les usines, par les traités militaires et par les investissements industriels.
Une coopération double, ambitieuse, parfois harmonieuse, parfois conflictuelle, mais toujours pensée comme un même projet : faire de la Pologne un partenaire solide, capable de tenir sa place dans l’équilibre européen.

Une coopération souvent harmonieuse… et parfois conflictuelle

Pour Paris, une Pologne capable de déplacer rapidement ses troupes est un rempart contre l’Allemagne. C’est pourquoi des entreprises françaises comme Schneider, Fives‑Lille ou Alsthom participent à la modernisation du matériel ferroviaire polonais. La France soutient aussi la réorganisation des lignes stratégiques, notamment celles reliant la Haute‑Silésie industrielle au centre du pays.

Pour Varsovie, ces investissements sont vitaux : ils permettent de désenclaver un territoire encore marqué par les anciennes frontières impériales et de créer un réseau cohérent au service de l’économie nationale. 

L’énergie : un secteur clé où les Français s’implantent massivement

L’électrification de la Pologne est l’un des grands chantiers des années 1920‑1930. Des groupes français comme Énergie Électrique de Haute‑Silésie, Compagnie Générale d’Électricité (CGE) ou Thomson‑Houston investissent dans : les centrales électriques, les réseaux urbains, les tramways, l’éclairage public.

Ces projets servent autant l’industrie que la défense : une Pologne électrifiée, c’est une Pologne capable de produire de l’acier, des locomotives, des armes, et de soutenir un effort militaire moderne. 

Les crédits pour l’armement : l’économie au service de l’alliance

La coopération militaire repose aussi sur des crédits financiers. La France accorde à la Pologne plusieurs prêts destinés à : acheter des armes françaises (artillerie Schneider, avions Potez, chars Renault), moderniser les arsenaux polonais, développer l’industrie de défense locale.

Ces crédits ne sont pas seulement militaires : ils stimulent l’économie polonaise, créent des emplois, et renforcent la capacité du pays à produire lui‑même une partie de son matériel. 

Des industriels et des banquiers au cœur de la relation bilatérale

Plusieurs figures françaises jouent un rôle majeur dans cette coopération : Eugène Schneider (Schneider‑Creusot), influent dans l’armement et les chemins de fer. Marcel Boussac, très présent dans le textile (même si son action à Żyrardów deviendra un scandale nous en reparlerons plus bas en détail).

Les dirigeants de la Banque de Paris et des Pays‑Bas (Paribas), très actifs dans les mines et les infrastructures. La Banque Française et Italienne pour l’Amérique du Sud (BFIAS), impliquée dans les crédits et les investissements industriels.

La France n’a pas participé directement à la construction du port de Gdynia, projet entièrement polonais conçu par l'ingénieur Tadeusz Wenda. En revanche, elle a contribué indirectement à la construction de la ligne Silésie–Gdynia (Magistrala Węglowa) grâce à ses crédits, ses banques et des entreprises françaises comme, Fives‑Lille, Schneider‑Creusot, Alsthom, qui ont fourni matériel et expertise. 

Ces acteurs privés prolongent, parfois complètent, parfois compliquent, l’action diplomatique française. Une convergence d’intérêts… mais pas sans tensions

Quand tout fonctionne, l’alliance franco‑polonaise avance. Mais lorsque les intérêts privés dérapent, comme dans l’affaire Boussac à Żyrardów,  l’économique peut empoisonner la confiance entre les deux pays s’effrite.

Exemple de cette ville polonaise née d’un ingénieur français. De l'espoir au scandale

L’histoire commence en 1833, lorsque deux ingénieurs français, Philippe de Girard et Karol August Dittrich, introduisent en Pologne une invention révolutionnaire, la machine à filer le lin, conçue par Girard.

Linenmachinery zyradowPour exploiter cette technologie, les autorités du Royaume de Pologne (sous domination russe) décident de créer une grande manufacture textile moderne près de Varsovie.

Le nom même de la ville vient de Girard : Żyrardów phonétiquement “Gérardouv

C’est l’un des rares cas en Europe où une ville entière porte le nom d’un ingénieur français.

Avant les années 1830, il n’y avait pas de ville à l’emplacement de Żyrardów. Il existait seulement un petit village rural, Ruda Guzowska, avec quelques maisons dispersées.

Żyrardów devient une ville-usine modèle avec la construction d’une filature et d’un tissage ultramodernes. Les machines sont importées de France, accompagnées de techniciens, contremaîtres et ingénieurs français. La création d’un urbanisme industriel germanique avancé : écoles, logements ouvriers, hôpital, église, magasins coopératifs sera confié à des architectes prussiens, autrichiens et polonais.

Żyrardów devient rapidement l’un des plus grands centres textiles d’Europe avec une technologie française comme moteur.

Entre 1833 et 1860 Żyrardów devient un laboratoire social et industriel

Au fil des décennies, Żyrardów devient un symbole de modernité avec une main‑d’œuvre polonaise hautement qualifiée. Les ouvriers polonais maîtrisent les techniques françaises du lin et du textile mécanique. Elle deviendra aussi une ville pionnière du mouvement ouvrier

En 1883, Żyrardów est le théâtre d’une des premières grandes grèves ouvrières de Pologne.
Les ouvriers, majoritairement polonais, réclament de meilleurs salaires, la réduction du temps de travail... Cette grève devient un mythe fondateur du mouvement ouvrier polonais.

Żyrardów est une ville cosmopolite où n y trouve des Polonais, des Français (moins de cinquante avec leur familles), des Allemands, des Tchèques, des Juifs, des Autrichiens.

Żyrardów est un carrefour européen, né d’une technologie française.

Żyrardów se trouve alors dans le Royaume du Congrès, sous domination russe.

Żyrardów 1914‑1923 : du pillage à la renaissance

Entre 1914 et l’été 1915 : les Russes réquisitionnent les stocks, démontent et emportent une partie des machines, vident les entrepôts, imposent des prélèvements forcés sur la production. C’est un pillage organisé, typique de la retraite russe sur tout le front polonais.

1915‑1918 : les Allemands occupent la ville et exploitent l’usine. Après la grande offensive allemande de 1915, Żyrardów passe sous contrôle allemand. Les Allemands : remettent l’usine en marche, l’intègrent à leur économie de guerre, utilisent la production textile pour l’armée impériale, imposent des quotas et des réquisitions, exploitent durement la main‑d’œuvre locale. Ce n’est pas une destruction, mais une exploitation intensive.

Entre 1918 et 1923, la reconstruction de l’usine de Żyrardów est un moment très particulier : il n’y a pas encore d’investisseur étranger, et la Pologne sort exsangue de la guerre. Après l’indépendance (1918), la Pologne doit reconstruire une économie ruinée. Żyrardów est considérée comme stratégique : Après les pillages russes (1914‑1915) puis allemands (1915‑1918), ce sont les techniciens polonais qui remettent les machines en état, réorganisent les ateliers, relancent la production minimale et acceptent des salaires très bas. Ils jouent un rôle crucial, souvent oublié.

 Żyrardów est un symbole de renaissance économique. Elle incarne la capacité de la Pologne à reprendre en main son industrie, la continuité d’un savoir‑faire franco‑polonais, la fierté ouvrière et la reconstruction nationale.

De l’espoir industriel au scandale national : l’épisode Boussac à Żyrardów

Après la guerre, l’usine est affaiblie, endettée, et la Pologne manque de capitaux. Le gouvernement polonais accepte donc l’arrivée d’un investisseur étranger. Le groupe français Boussac achète une part majoritaire des actions de la société textile de Żyrardów.

L’arrivée du groupe français Boussac dans l’entre‑deux‑guerres, d’abord porteuse d’espoir, s’est transformée en crise sociale, politique et diplomatique : accusations de mauvaise gestion, tensions avec les ouvriers, scandale public, jusqu’à l’assassinat du directeur français en 1932. 

Action girardovCet épisode a profondément blessé l’image de la France en Pologne et reste l’une des plus grandes affaires économiques de la IIᵉ République polonaise.

Ce rachat d'actions n'est pas un simple partenariat, c'est un rachat du contrôle de l'entreprise. 

La Pologne accepte parce que Boussac promet des investissements, des machines modernes, des ingénieurs, une reconstruction rapide, une intégration au marché français.

Sur le papier, c’est un sauvetage. Dans la réalité… rien de tout cela n’arrive.

Ce que les Polonais découvrent après le rachat comme on peut le lire dans cet article de Głos Żyrardowa c’est qu’aucune modernisation n’est faite, aucune machine neuve n’est envoyée, aucun ingénieur français n’arrive, des machines sont vendues, des stocks sont liquidés, des ateliers sont démantelés, des milliers d’ouvriers sont licenciés.

En fait Boussac n’a pas acheté l’usine pour la développer, mais pour éliminer un concurrent potentiel.

Cet article "Grabież Zakładów i Afera Żyrardowska" raconte comment, après la prise de contrôle des Zakłady Żyrardowskie par le groupe français de Marcel Boussac en 1923, la fabrique et toute la ville de Żyrardów ont été progressivement ruinées. Au lieu de moderniser l’usine, le nouveau management français vend les machines, les matériaux, même les briques, réduit massivement l’emploi et plonge la population dans la misère.

Face à l’inaction du gouvernement polonais — soucieux de préserver l’alliance militaire avec la France — la municipalité et la presse dénoncent une gestion prédatrice, assimilée à un véritable colonialisme économique. La situation dégénère jusqu’au drame de 1932, lorsque Julian Błachowski, ancien président du conseil municipal, assassine le directeur français Gaston Koehler‑Badin, déclenchant un scandale national.

Le procès devient un réquisitoire contre la gestion française et révèle l’ampleur des abus. Finalement, après plusieurs années de crise et une grave tension diplomatique entre Paris et Varsovie, l’État polonais reprend le contrôle de l’usine en 1936, mettant fin à l’« affaire de Żyrardów ».

Cet épisode aurait aussi pu être traité dans l'épisode 9 de notre feuilleton: les ratés dans l'amitié franco-polonaise.

La renaissance polonaise après 1989 et la part française dans l’aventure

Pour terminer voici un dessin animé qui présente la renaissance polonaise après le communisme. Elle retrace la transformation spectaculaire du pays depuis les années 1990 : passage d’une économie planifiée à un modèle ouvert, entrepreneurial et résolument tourné vers l’Europe. Le créateur met en avant plusieurs facteurs clés : la stabilité institutionnelle, la discipline budgétaire, l’essor des PME, l’attractivité pour les investisseurs étrangers et la capacité des Polonais à s’adapter, travailler et innover.logne sort du communisme et ouvre son économie au marché, la France fait partie des tout premiers pays à investir massivement. Ce mouvement n’est pas anecdotique : il transforme durablement le paysage commercial, industriel et managérial du pays.

Dès les années 1990, les grands groupes français de la distribution, Auchan, Carrefour, Leroy Merlin, mais aussi Intermarché, Decathlon ou Castorama,  s’implantent dans les grandes villes polonaises. Avec eux arrivent de nombreux collaborateurs français chargés d’ouvrir les premiers magasins, de former les équipes locales, d’installer les méthodes de gestion modernes, de structurer les achats, la logistique, la finance et de bâtir des filiales solides.

Il s’agit souvent de Français d’origine polonaise, heureux de revenir dans le pays de leurs parents ou grands‑parents pour participer à cette nouvelle aventure économique.

Parmi eux, Simon Juskowiak, le musicien que nous connaissons tous, a lui aussi pris part à cette épopée. À l’époque, il part en Pologne pour installer des fours de boulangerie pour la société française Bongard, contribuant ainsi à introduire dans le quotidien des Polonais ces bagietki croustillantes qui rappellent le petit déjeuner à la française. Une petite révolution culturelle, devenue aujourd’hui un geste banal dans les boulangeries et supermarchés du pays.

Complément bibliographique

Voici deux articles pour aller plus loin dans la compréhension de ce sujet.

Christophe Laforest : La stratégie française et la Pologne (1919‑1939). Aspects économiques et implications politiques. Cette publication analyse les investissements français, les entreprises, les crédits, les tensions diplomatiques.

Article en Polonais concernant l'affaire Zyrardow : Grabież Zakładów i Afera Żyrardowska, Le pillage des usines et l’Affaire de Żyrardów.

 

 

ZEDER (Zalisz René), saint Gervais, 17 avril 2026.

 

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Date de dernière mise à jour : Saturday, 18 April 2026