La musique dans le baluchon
Quand ils sont arrivés pour travailler dans les mines du Nord, de l’Est ou du Tarn, ou encore dans les champs de la Somme ou du Périgord, les Polonais n’avaient presque rien. Leur bagage se résumait souvent à un simple balot noué dans un drap, quelques vêtements, une icône, un missel.
Mais dans ce maigre paquet, ils avaient su glisser l’essentiel : un violon, une clarinette, parfois même des dudy, cette cornemuse polonaise au son grave et ancestral.
À peine installés dans les corons, les musiciens se retrouvaient. Très vite, comme le montrent les recherches de Janine Ponty et d’Edmond Gogolewski et bien d'autres, ils fondèrent des chorales, des orchestres, des fanfares, souvent dès les premières semaines d’installation. La musique était un refuge, un ciment, une manière de recréer une ambiance polonaise au cœur des cités françaises.
La musique comme lien familial
Dans beaucoup de familles, la musique n’était pas seulement un loisir. Elle constituait un lien supplémentaire, un langage commun qui soudait les générations. Le père, après une journée au fond, reprenait sa clarinette ou son violon. Parfois il enseignait aussi l'art de poser les doigt sur le clavier du piano ou les touches de la clarinette. Il jouait pour les fêtes du coron, mais aussi pour animer les mariages polonais, comme au pays.
La mère, en plus de la fabrication des kluski, des pierogi et des longues journées de travail, s’occupait souvent de la chorale du bourg, du patronage ou de la paroisse.
Les enfants, eux, après l'école communale du village avec l'apprentissage des fables de la Fontaine, apprenaient à danser le krakowiak, le Kujawiak, la polonaise, et participaient aux activités des Sokół, où l’on mêlait gymnastique, discipline, patriotisme et culture.
Ainsi, la maison entière vibrait au rythme des répétitions, des chants, des fêtes religieuses, des bals du samedi soir.
Souvenons‑nous de l’orchestre Stéphane Kubiak, qui réunissait le frère, l’épouse, la fils et la fille autour d’une même passion. Pensons aussi aux familles Lisiecki et Juskowiak, qui ont brillé aussi bien dans le jazz, la musique sacrée, la musique symphonique et la musique de chambre de l'orchestre créé dès les années 20 sans oublier l’animation des mariages polonais, perpétuant une tradition venue tout droit des villages de Pologne.
Aujourd’hui encore, cette dynamique familiale demeure au cœur de nos orchestres. Beaucoup sont de véritables ensembles familiaux, comme les Frères Bardzinski ou les Wesołe Chłopaki, où plusieurs générations jouent ensemble, transmettant un répertoire, un style, une manière d’être sur scène.
Ces formations rappellent que, dans la Polonia, la musique n’a jamais été seulement une affaire d’artistes : c’est une histoire de famille, un héritage vivant, un fil qui relie les générations.
La musique permettait, d’une certaine manière, de rester polonais tout en devenant français. Elle offrait un espace où l’on transmettait la langue, les gestes, les mélodies, les valeurs — un lieu intime où l’identité se tissait au quotidien, sans jamais s’opposer à l’intégration.
Je pense en particulier au groupe KSMP Wiosna de Rouvroy, qui a même enregistré un disque en polonais, composé de titres issus du répertoire musical français des années 50. Un geste magnifique, presque symbolique : prendre des chansons françaises, les chanter en polonais, et en faire un pont entre deux cultures. C’est la preuve éclatante qu’on peut être pleinement français sans jamais perdre son âme polonaise. La Polonia n’a jamais choisi entre les deux : elle a fait coexister les deux cœurs, les deux langues, les deux musiques. Et c’est cette harmonie qui fait sa force. Ces chansons transposées du français au polonais sont à découvrir plus bas dans cet épisode...
Une floraison incroyable de groupes
Il est difficile d’en évaluer le nombre exact. Mais selon Ponty et Gogolewski, chaque ville, chaque bourg, parfois même chaque coron, possédait son groupe de musique, sa chorale, son ensemble de danse. On parle de plusieurs centaines de formations, nées entre les années 1920 et 1930, animées par des ouvriers-musiciens qui travaillaient au fond le jour et répétaient le soir dans une salle de patronage, une baraque en bois ou une cuisine trop petite.
Ces groupes n’étaient pas de simples divertissements. Ils étaient des lieux de solidarité, de transmission et de dignité, où l’on apprenait aux enfants à chanter en polonais, où l’on préparait les fêtes religieuses et patriotiques — notamment celle du 3 mai, célébrée dans toutes les grandes métropoles de France : Lille, Metz, Couëron, Montceau‑les‑Mines, Roche‑la‑Molière, Cagnac‑les‑Mines, et tant d’autres. Il suffit d’ouvrir le Narodowiec des années 50 à 70, en particulier ses pages 7 et 8, pour mesurer l’ampleur de ces manifestations : processions, concerts, défilés, concours de chants, représentations théâtrales, bals, conférences, fêtes scolaires… Chaque week‑end, la Polonia organisait plus d’événements culturels que les Français eux‑mêmes, comme le rappelle Christian Nowicki, animateur de la page Nowa Polska dans L’Avenir de l’Artois dans la vidéo que nous vous avons présentée à l'épisode 6 Littérature et presse .